
Dimanche 16 décembre 2001
Le soir, il fait froid dans ma chambrette solitaire. Je vais m’asseoir autour du feu écouter Gopal Das Baba Ji et surtout le regarder parler. Il raconte les histoires du Ramayana, en s’animant, avec de brusques changements de voix : des intonations emplies d’une douceur infinie au mépris le plus abominable, de la compassion la plus tendre à une colère fumante… Dans son visage éclairé par les flammes, ses yeux dardent, piquent, pleurent… Parfois, je n’essaie plus de comprendre ses paroles : j’écoute, regarde, m’émerveille…
Je jette mon beedi dans le feu. Baba Ji réagit :
Rrrrhhhe ! Le Feu est une divinité, il mérite le respect : n’est-il pas en train de nous chauffer ? N’est-ce pas lui qui cuit ta nourriture ? Ton beedi est Jutha, il ne faut pas le mettre dans le Feu ! Tu vois bien que nous enlevons nos chaussures avant de nous en approcher !
Il sourit à mes excuses :
Je suis content que tu apprennes. L’autre jour, lorsque tu as fait le sacrifice de Hawan, tu as arrosé le Feu de ghi, tu y as mis des graines. Le Feu a transformé cela en fumée afin que tous les Dieux s’en nourrissent. Pour finir, tu l’as encerclé d’eau, pour faire la paix. Le Feu, c’est comme le Soleil : il te permet de voir, c’est la lumière. L’ascèse produit un Feu – une chaleur — à l’intérieur du corps . Ce Feu brûle les impuretés voilant les perceptions ; il purifie l’esprit des indolences et des méandres dans lesquelles il aime à vaquer. Tu dois le respecter !
Comme chaque soir, il part un peu avant huit heures : il dort à la Dharamsala et les portes ferment tôt.

Mardi 18 décembre 2001
Gopal Das est venu en grande forme. Déonath lui a proposé de s’installer dans le petit hangar devant la maison, afin que nous puissions attarder nos veillées. Aidé de Telou, il empile des briques pour fermer en partie le côté ouvert : la nuit, il fait froid.
Le mur monté, Gopal Das creuse un trou carré au centre de l’abri : c’est le « douni », le foyer dans lequel les sadhus font leur Feu. La Terre autour devient toute chaude, il fait bon s’asseoir. Je vais acheter des gâteaux, des cacahuètes et des colliers de fleurs, Babaji fait une puja inaugurant son nouvel abri. Le soir, nous voilà tous contents autour de ce Feu, à l’abri du vent, du froid, des regards. Gopal Das s’étend sur l’importance de nos réunions :
Nous formons une « satsang », une assemblée de saints. Lorsque plusieurs personnes se réunissent et parlent de Dieu, elles progressent dans la voie. Chacun possède une part de vérité, chacun est une parcelle de Dieu. En échangeant nos expériences de la vie, nos connaissances s’éclairent mutuellement, la parcelle divine grandit.
Nous parlons de la voie, leur voie. Pour y cheminer, un Guru est indispensable. Gopal Das me répète souvent « honore la forme (saakar), alors tu obtiendras le sans forme, (nirankar) ». Il s’explique :
Tout d’abord, tu dois vénérer ta mère et ton père : ce sont eux qui t’ont donné les oreilles avec lesquelles tu m’écoutes, les yeux avec lesquels tu me regardes, les mains avec lesquelles tu écris. Ensuite, vénère ton guru : c’est lui qui te montre le chemin vers Dieu. Ensuite seulement fais tes offrandes à Dieu. Dieu, c’est le Soleil : à quoi te serviraient tes yeux, sans la lumière ? Dieu c’est l’Eau, sans laquelle tu ne pourrais vivre, c’est la Terre qui te nourrit. Dieu, c’est l’Etre : la plus belle offrande, c’est nourrir les enfants, et ceux qui ont faim. Lorsque tu fais des offrandes de nourriture au temple, qui les mange ? Toi, et ceux avec qui tu partages. Tu dois toujours partager ta nourriture.
De mon côté, je lui réponds régulièrement que le sans-forme est contenu dans la forme (l’esprit est dans le corps), que l’un ne va pas sans l’autre, il n’y a pas dualité. Il se récrie, indigné, sévère : « c’est d’abord dans la forme qu’il faut voir Dieu. » Le regard complice que nous échangeons confirme mon sentiment : il apprécie la discussion. Il me lance souvent cette parole de sagesse en guise d’au revoir : « honore la forme ! ».
Samedi 5 janvier
L’oeil de la connaissance
Baba Ji parle de sa vie de conducteur de camion, avant d’être un sadhu. Il roulait, écoutant les chants de Ram, tirant sur le shilom. Il avait déjà des dreadlocks plein la tête. Tous les mois, il donnait de l’argent à son père :
Avant tout, tu dois adorer les pieds de tes parents sous la forme de Dieu ; tant que mon père était vivant, je devais impérativement assurer sa subsistance. Lorsqu’il est mort, j’ai quitté mon travail, distribué tout ce que j’avais, et j’ai pris l’habit de Sâdhu.
Comment faisiez-vous pour conduire, sans pouvoir lire les panneaux indicateurs ?
Il s’indigne :
Avec tout ce que je te raconte, sans n’avoir jamais rien lu, tu n’as pas encore compris que j’ai ouvert mon œil de connaissance ? (gyan ka netr)
Puis ma question le fait rire, beaucoup rire. L’idée de vivre les choses avec l’œil qui sait lire l’amuse terriblement. Il raconte l’histoire de l’aveugle allant en visite chez ses amis, dans tout le village. Comment faisait-il, sans voir ? Il parle de l’amour, prem, comme la plus grande chose qui soit, supérieure à la connaissance, gyan. La façon dont il parle de cet amour dévoile le mystère de la chose, la rend concrète dans la relation entre les êtres, et de l’être au monde : la vie est belle, heureuse des étoiles, de l’eau du Gange, des oiseaux, des fleurs, des Dieux…

Mardi 15 janvier
Baba Ji est parti, les deux autres baba habitués du Cercle continuent de venir. Hira Baba, le « Baba Diamant » est un ami de Déonath. Rien à voir avec Gopal Das qui a tout abandonné de ses possessions. Hira Baba est vêtu comme n’importe quel Indien : un longui, une courta, et un gilet. Il habite avec son frère et la famille de son frère qui a une épicerie dans le tchok. Mais Hira Baba est honnête, il se dit « aspirant sadhu ».
L’autre, Bhawa guru, a l’apparence d’un sadhu, mais fait partie de ceux qui choisissent cette voie par paresse : il passe sa journée à jouer aux cartes, ou au petit cheval, ou à dormir au bord du fleuve.
Je n’ai jamais travaillé, n’ai jamais rien possédé
raconte-t-il, fier de lui.
Je lui demande, faussement naïve :
alors, qu’as-tu abandonné, comment peux-tu être un Renonçant ?
Mamie sentant la malice, me jette un regard complice… Nous rigolons.
De dépit, Bhawa guru raconte ses bons plans à Hira baba : un certain Maruti Baba vient de Londres et s’installe à Prayag pendant tout le temps de la méla. Il fait largesse aux sadhus : distribution de savon, de roupies, de riz. Basmati ! précise Bhawa Guru en s’extasiant sur la délicatesse du goût de ce riz. Il continue avec d’autres détails tout aussi enthousiasmants. Je m’ennuie vite à l’écouter…